10 mai 2014

Une fillette assassinée à Nice en 1795

Une petite fille trouvée morte dans un coin de campagne : depuis Le Pull-over rouge, l'image est tristement banale. Mais à Nice en 1795 l'affaire peut avoir un tout autre arrière-plan, comme le suggère un insolite acte de décès.

L'acte de décès de Marie Revelat
"Aujourd'hui second Floréal an troisième de la République
une et indivisible à cinq heures de relevée par devant
nous Charles Giraud officier public soussigné,
après le procès verbal du Citoyen Gilli juge de paix
et officier de police de la quatrième et cinquième
section de cette commune du vingt-quatre
Germinal dernier par lequel il est constaté que le
vingt-trois du même mois il se serait trouvé une
fille assassinée au quartier de Saint-Sylvestre territoire
de cette commune qui lui a été déclaré par le
Citoyen François Cotto et Horace Pin tous deux
natifs et domicilés en cette commune, et qu'après
cette déclaration il y fut avec son secrétaire et une
garde de gendarmerie à pied, ayant trouvé la fille
en question assassinée et ayant demandé son nom
on lui a dit s'appeler Marie Revelat âgée
d'environ dix à onze ans fille de Pierre Revelat
capitaine des Barbets, et avoir ensuite
interrogé Charles Millon chirurgien par nous
requis de nous dire comment elle avait été assassinée
il a répondu que c'était avec un coup d'arme à
feu qui lui avait donné sur le téton gauche
qui lui avait percé le cœur et l'avait fait
rester sur le coup, avoir ensuite interrogé
plusieurs voisins s'ils n'avaient vu personne la veille
quant on commit cet assassinat et tous ont
répondu avoir entendu un coup de fusil et
n'avoir vu personne de quoi tout avons concédé
acte et enregistré dans nos registres pour
constater le décès de ladite Marie
Revelat. Fait à la Maison
Commune de Nice le jour mois et an ci-dessus."

Cet acte, daté du 21 avril 1795, a la particularité d'être établi d'après le procès-verbal d'un juge de paix, une magistrature créée en 1790. Les faits relatés remontent au 12 avril précédent.

Le lieu du crime

C'est le quartier de Saint-Sylvestre, au nord-est de Nice. Il fait partie de ces quartiers ruraux à la périphérie du Nice historique, qu'on nomme aujourd'hui le Vieux-Nice, et qui ne seront urbanisés qu'au long du XIXème et du XXème siècles. En fait on se trouve dans la campagne et on comprend que l'assassin ait pu brandir un fusil, chose difficile à imaginer dans les rues de la ville.

La victime

Marie Revelat, de son nom authentique Maria Lucrezia Revelat, est née le 27 septembre 1784 et elle a été baptisée le 29 à Sainte-Réparate, cathédrale de Nice. L'âge "d'environ dix à onze ans" que lui attribue l'acte est donc exact.
L'acte de baptême de Marie Revelat
"Anno Domini 1784. Die vicesima nona 7bris
Maria Lucretia Revela filia Petri et Anna Mariae Goiran jugalium
Revela, nata die vicesima septima dicti mensis baptizata est a me Ludo-
vico Ramin Vicecurato, Patrini fuerunt Joannes Gastaut et Anna
Maria Gastaut nata Revela eius uxor."
"L'an du Seigneur 1784. Vingt-neuf septembre
Maria Lucrezia Revela fille de Pietro et d'Anna Maria Goiran époux
Revela, née le vingt-sept dudit mois, a été baptisée par moi
Ludovico Ramin Vicaire. Ses parrain et marraine ont été Gioanni Gastaut et Anna
Maria Gastaut née Revela son épouse."
Les parents de la fillette, mariés en 1770, ont une autre fille, Francesca, qui se mariera elle-même en 1822.

L'époque du crime

Le 29 septembre 1792, le général français Anselme, à la tête d'une armée de 15 000 hommes s'empare du comté de Nice et le 4 février 1793 celui-ci devient le département des Alpes-Maritimes. Cependant les Niçois n'ont guère l'air satisfait de leur nouveau statut et l'abbé Grégoire, commissaire de la Convention envoyé dans les Alpes-Maritimes le 1er mars 1793, constate : "... ce qui a principalement retardé les progrès de l'esprit public dans le département des Alpes-Maritimes, et qui a même aliéné les cœurs, ce sont les horreurs commises en octobre dernier ; les Français, sous le commandement d'Anselme, furent reçus en frères par les Niçards qui se portèrent au devant d'eux jusqu'au Var ; on entre à Nice, aux cris unanimes de l'allégresse. Le pillage était déjà commencé, au dire d'Anselme et de quelques personnes ; selon d'autres, il commença seulement douze heures après ; quoi qu'il en soit, le pillage y continue, et bientôt les campagnes sont en proie au brigandage et à la brutalité."
Au pillage direct et aux viols auxquels Grégoire fait des allusions vont s'ajouter au fil des mois la conscription et des réquisitions imposées pour équiper l'armée d'Italie à une ville et une région déjà pauvres. Le résultat en a été que "beaucoup de ces malheureux, voyant leurs familles se traîner dans la misère, sont allés dans l'armée ennemie chercher du pain ou la mort."

Les Barbets

Cette révolte contre les exactions françaises est celle des Barbets, francs-tireurs qui se battent tantôt aux côtés de l'armée piémontaise, tantôt indépendamment contre l'occupant étranger. C'est en luttant contre eux que Massena, lui-même niçois, commence son ascension dans la hiérarchie militaire. Les Barbets, quant à eux, sont groupés en bandes de quelques dizaines d'hommes à la tête desquelles se trouve un chef, le capou. Il faudra attendre le retour de Nice au sein du royaume de Piémont-Sardaigne en mai 1814 pour que les Barbets déposent les armes.

Le mobile du crime

Or le père de Marie, Pierre Revelat, est un des gradés de l'insurrection, puisque l'acte le qualifie de "capitaine des Barbets". Il est plus que vraisemblable qu'il a quitté Nice et pris le maquis dans les montagnes alentour. Le meurtre de la fillette aurait donc une signification politique : il s'agit soit d'une vengeance soit d'une menace exercée contre le chef barbet dont la famille est restée à Nice.

Le meurtre

Il a dû se dérouler dans un endroit peu fréquenté, mais non pas dans une solitude complète, puisque les gens du quartier ont entendu le coup de feu et ces banlieues rurales sont relativement bien peuplées. De plus l'événement a eu lieu en plein jour, comme le montre la précision du tir : le chirurgien constate que la petite fille a été tuée d'une balle en plein cœur.
Cela montre que le tireur ne craignait pas d'être éventuellement reconnu, protégé qu'il était peut-être par l'occupant. D'ailleurs quand les gens du voisinage déclarent n'avoir vu personne, disent-ils la vérité ? Ou bien ont-ils peur eux-mêmes de représailles que pourraient exercer les républicains s'ils dénonçaient l'assassin ?

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