3 mai 2014

Soldat de l'An II et mari trompé

Pendant que les Poilus en 14-18 attendent dans la tranchée le coup de sifflet qui les enverra devant les mitrailleuses, leurs femmes, à l'arrière, ne s'ennuient pas toujours. Telle est la situation que Raymond Radiguet a immortalisée dans son roman Le Diable au corps en 1923. Mais toutes les guerres fournissent aux épouses volages des occasions semblables, comme le suggère un acte de naissance établi à Nice en 1795 :

"Aujourd'hui cinquième
jour complémentaire an trois
de la république une et
indivisible à trois heures de
relevée par devant nous Gaetan
Lanciarés officier public soussigné
est comparue à la maison
commune la citoyenne Angélique
Martin sage-femme native et
domicilée en cette commune
laquelle, assistée des citoyens
Honoré Martin perruquier
âgé de quarante ans et
Louis Giraud revendeur âgé
de soixante ans tous deux natifs
et domiciliés en cette commune,
nous a déclaré que Thérèse
Roubaudi native de cette
commune, native et domicilée
en cette commune, fille à feu
Jean Pierre Roubaudi, et

d'Antoinette Beugouin, épouse
d'Antoine Balestre  absent de cette
commune et en pays ennemi depuis
deux ans et demi, est accouchée le
premier complémentaire, à quatre
heures du soir dans son domicile
situé à la place quarrée section
cinquième, des œuvres d'un frère
d'armes qu'elle ne connaît pas d'un
enfant femelle , qu'elle nous a
présenté, et auquel elle a
donné le prénom d'Angélique
Roubaudi, d'après cette
déclaration que les témoins
ont certifiée conforme à
la vérité et la représentation
qu'il nous a été faite de
l'enfant femelle dénommé,
avons dressé le présent

acte que la
déclarante et premier
témoin ont signé avec
nous, et non le second
témoin pour ne savoir.
Fait à la maison commune
de Nice le jour, mois
et an ci-dessus."
L'histoire est assez simple et relèverait du vaudeville si les circonstances n'étaient empreintes de tragique : les Français ont annexé le Comté de Nice en 1792 et y ont imposé leur administration. On est le 21 septembre 1795 ; deux ans et demi auparavant, le 23 février 1793, la Convention a décrété la levée en masse, première mobilisation de l'histoire de France. Un soldat niçois, Antoine Balestre, a dû partir se battre quelque part en Europe.

Pendant ce temps, sa femme, Thérèse Roubaudi, ne lui a guère été fidèle et elle met au monde, le 17 septembre 1795, une fillette que la sage-femme va déclarer sous le prénom d'Angélique. On impose au nouveau-né le patronyme de sa mère et l'officier d'état-civil note que cette enfant est le fruit "des œuvres d'un frère d'armes qu'elle ne connaît pas". Autrement dit, Thérèse a eu pour amant un autre soldat dont on souhaite peut-être protéger l'identité. D'ailleurs, pourquoi la sage-femme a-t-elle attendu quatre jours pour sa déclaration à la "maison commune" ?

Cette histoire peu glorieuse pourrait en rester là, mais un acte de baptême figurant dans les registres de la cathédrale de Nice, Sainte-Réparate, lui donne un rebondissement curieux :
" Die 22 septembris
Angelica Magdalena Teresia Francisca Boissié filia Petri,
et Teresia Roubaudi conjugum Boissié, nata die 17 hujus
baptisata a Rdo. Joanne Delserre Vico. Patrini fuere
Julius Bovis, et Magadalena Gairauda."

"Le 22 septembre [1795]
Angélique Madeleine Thérèse Françoise Boissié fille de Pierre,
et de Thérèse Roubaudi époux Boissié, née le 17 de ce mois,
a été baptisée par le Révérend Jean Delserre Vicaire. Ses parrain et marraine ont été
Jules Bovis et Madeleine Gairaud."
Il s'agit manifestement de la même enfant : le premier prénom, Angélique, et l'identité de la mère, Thérèse Roubaudi, ainsi que la date de naissance, 17 septembre 1795, correspondent aux données de l'état-civil. Ce qui est surprenant est de lui voir attribuer un père qui est nommé, Pierre Boissié, et de présenter ce père comme l'époux légitime de Thérèse. A-t-on osé mentir au prêtre en prêtant à celle-ci un époux fictif qui est peut-être le père de l'enfant et qui lui donnerait ainsi son nom ?

2 commentaires:

  1. Jolie découverte. J'adore ces petites anecdotes que nous réserve la lecture des registres !

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    1. En effet, cela égaye un peu la lecture, si on peut dire, car de ce point de vue ce sont les actes de décès qui sont les plus riches !

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