19 avril 2014

Les Niçois vus par un touriste en 1863

En 1863, un touriste qui a passé deux hivers à Nice publie un livre où il décrit les impressions éprouvées pendant ses séjours. Autant il est dithyrambique en évoquant le Nice moderne de la rive droite du Paillon et de la douceur du climat, autant ses termes sont peu flatteurs quand il parle des Niçois eux-mêmes, mes ancêtres.

L'auteur

Ce touriste s'appelle Clément Balme et son petit livre a pour titre Mon Voyage à Nice ; il est publié à Nice en 1863 et disponible sur Gallica-BnF. Il se rattache à un genre en vogue au XIXème siècle, qui est le récit de voyage. Sur l'auteur les seuls renseignements sont que ceux qu'on peut tirer de son ouvrage et ceux que fournissent les registres d'état-civil : Clement Balme est né en 1838 à Bettant, village du Bugey dans l'Ain, qui, en 1861, comptait 483 habitants. Son père, marchand de vin, est décédé en 1853. On peut supposer qu'à sa majorité Clément Balme a perçu l'héritage paternel qui lui a permis ses deux séjours à Nice. Il a d'autre part dû faire des études, au moins jusqu'au baccalauréat, car il écrit très bien.
Gallica-BnF

C'est dans l'espoir de recouvrer la santé sous le soleil de la Côte d'Azur qu'il se rend à Nice. Quelle est la nature de sa maladie ? Il ne le précise pas ; on peut néanmoins penser à la tuberculose pulmonaire, si fréquente au siècle de la Dame aux camélias. Rappelons que jusqu'en 1914 les séjours sur la Riviera se font pendant l'hiver. Clément Balme se déclare satisfait de la première fois où il a passé mauvaise saison à Nice, en 1861-1862 : 
"J'avais déjà puisé l'année dernière, un renouvellement de force et de vitalité aux sources mêmes de la chaleur. Je savais que mon voyage avait pour but de me ramaner sous ce ciel clément qui ignore les frimas, et où le sombre hiver lui-même conserve la douceur et toutes les apparences du printemps, tellement il éclaire d'un beau soleil et sait se garder un splendide manteau de verdure, émaillé de fleurs et de fruits." (p. 5)

Le voyage

L'hiver 1862-1863 le ramène donc à Nice, dont il veut, dit-il, rapporter "une photographie épistolaire" (p. 3) au dédicataire de son livre, son ami François Gallet. Il ne précise pas le lieu de son départ, mais une première journée de voyage l'amène à Lyon, d'où il lui faut une autre journée de train pour gagner Marseille, où il embarque sur l'Impératrice Eugénie, un navire à vapeur qui met dix heures pour aller jusqu'à Nice ; Clément Balme se déclare cependant satisfait de sa rapidité :
"Il en faut le double par voie de terre. Le nouveau chemin de fer, dont l'ouverture est prochaine, n'en mettra guère que six." (p. 28)
Aujourd'hui deux heures d'autoroute suffisent. C'est le 10 avril 1863 que la liaison ferroviaire entre Marseille et Nice sera terminée et inaugurée, parachevant le rattachement de Nice à la France qui a eu lieu en 1860.
Voyageurs,
Bertall La Vie hors de chez soi, 1876
Gallica-BnF

Manger à Nice

Le jugement est vite rendu et l'auteur se défend à l'avance d'avoir mal choisi le lieu de ses agapes :
"C'est, comme je vous l'ai dit, précisément en bas de chez moi, que se trouve ma pension. Je l'ai prise plutôt à cause de sa proximité de mon logement que pour toute autre raison. Ce n'est pas qu'elle soit mauvaise. Elle est même une des meilleures de ce pays. Mais c'est toujours de la nourriture de Nice, c'est-à-dire du pays où l'on mange peut-être le moins bien." (p. 36-37)
Garçons de restaurant,
Bertall La Vie hors de chez soi, 1876
Gallica-BnF
 Difficile de faire passer ces mauvais repas, car on boit aussi mal qu'on mange :
"D'abord le vin y est plus que médiocre ; mais il est presque impossible d'en trouver de meilleur dans toute la ville, et peut-être dans tout le pays, à moins de prendre des vins d'extra, d'un prix exagéré, et dont l'authenticité et la catholicité sont loin d'être prouvées." (p. 37)
Si la viande n'est pas bonne, c'est que les Niçois ne savent pas élever le bétail :
"Pour ce qui concerne les mets, la viande ici, excepté peut-être la viande de bœuf, est généralement mauvaise. Il n'y a d'abord pas dans le voisinage même vingt hectares de bons pâturages, et, quand il y en aurait, les campagnards de Nice n'entendent rien à l'éducation et encore moins à l'engraissement du bétail. Il faudrait pour qu'il en fût autrement qu'on trouvât le moyen d'engraisser les bêtes sans les faire manger." (p. 37)
Nice, pont sur le Paillon,
gravure dans Nice and her Neighbours par S. Reynolds Hole, Londres 1881,
Gallica-BnF
Les Niçois eux-mêmes se nourrissent aussi mal qu'ils nourrissent leurs animaux :
"C'est du reste ainsi qu'ils se traitent eux-mêmes. Il est fabuleux combien peu les gens de Nice mangent, et quelle nourrriture encore ! un mauvais mélange, souvent sans beurre ni sel, de quelques légumes durs et coriaces, bouillis avec quelques pâtes de macaroni de basse qualité et de bas prix, voilà, sous le nom de minestra, le régal non seulement des gens de la campagne et du plus grand nombre de ceux de la classe ouvrière, mais même de beaucoup d'industriels et de marchands aisés de la ville. Et, comme je l'ai dit, leurs bestiaux quand ils en ont, ne sont ni mieux ni plus copieusement traités et nourris qu'eux-mêmes." (p. 37-38)
Le touriste envisage-t-il d'oublier la mauvaise qualité de la viande en consommant du poisson, il apprend vite qu'à Nice celui-ci est rare dans les assiettes :
"Vous parlerai-je maintenant de ce qui concerne le poisson ? Quoique nous soyons dans un port de mer, c'est à peine si l'on en voit, et, pour les obtenir, il faut le plus souvent donner des prix tellement élevés, que les tables d'hôte, même les mieux tenues, n'en peuvent guère servir que d'inférieure qualité." (p. 38)
La raison en est simple, c'est encore l'incapacité des Niçois qu'il faut incriminer :
"D'abord pour en avoir à Nice il faudrait qu'on sût le pêcher. C'est ce que Messieurs les pêcheurs niçois n'ont jamais su." (p. 38)
En effet ils n'ont guère souci de s'équiper correctement :
"La plupart d'entre eux n'ont que de petites barques à deux rames, sans mât ni voiles, avec lesquelles ils ne peuvent pas s'éloigner du rivage. Du reste les filets dont ils se servent ne permettent de pêcher que dans des bas-fonds et par une mer très calme, de sorte qu'il suffit de quelques jours de tourmente pour que le poisson manque totalement au marché, et que le peu qu'il y en a se vende, même dans les plus mauvaises qualités, à des prix fabuleux." (p. 38)
On ne peut même pas compenser la mauvaise qualité de la viande en se rabattant sur la volaille :
"Pour ce qui est de la volaille, il est probable que la nourriture avec laquelle on l'engraisse a surtout la propriété de développer les os ; car j'ai rarment su ce que c'était d'y trouver de la chair autour. Restent donc quelques méchants lapins, qu'on nourrit de débris de légumes, de choux, de concombres etc., et dont la chair fade a besoin de tous les piments du civet pour avoir quelque goût." (p. 38-39)
On ne peut guère avoir confiance dans le lait :
"Quant au laitage, il n'est point en abondance, et je le soupçonne d'être moins le produit naturel de la vache, que le résultat factice d'un mélange de farine et de jaunes d'œufs." (p. 39)
Si la production agricole n'est pas suffisante, la raison n'en est pas difficile à deviner :
"..le sol est fertile, l'inintelligence seule des habitants les empêche de tirer un parti suffisant de sa fécondité." (p. 39)

Niçois et Niçoises

À Nice les contacts sont difficiles avec les autres touristes, notamment avec les Anglais, mais...
"Avec les Niçois c'est encore pis. D'abord votre qualité d'étranger (pour eux est étranger quiconque n'est pas né dans le pays et ne parle pas leur affreux patois) votre qualité d'étranger, dis-je, fait qu'ils ne vous considèrent jamais, (habitassiez-vous leur ville depuis dix ans) que comme des pigeons plus ou moins gras et plus ou moins chargés de plumes dont ils espèrent bien avoir quelque profit." (p. 58-59)
Un Niçois,
Bertall La Vie hors de chez soi, 1876
Gallica-BnF

 Heureusement, il y a un aspect positif : les Niçoises sont agréables à regarder :
"c'est enfin la jeune fille niçoise avec sa tournure élégante, son costume à la fois simple et coquet, sa démarche légère, son œil noir, sa figure souvent fine et piquante, et aussi sa coiffure originale de cheveux tombant en chignon sur le cou et retenus par un filet." (p. 60)
Clément Balme va jusqu'à leur décerner le compliment suprême :
"Vraiment la jeune fille niçoise ne manque ni de tact, ni de goût. Il y a presque en elle l'étoffe d'une Parisienne."  (p. 61 note 1)
Une Niçoise
sur une affiche de Pierre Comba, 1936

Mais il arrive que cette belle jeune fille ouvre la bouche :
"Malheureusement, il ne faut pas qu'on l'entende parler. L'affreux patois du pays, quoique moins repoussant dans la bouche des femmes que dans celle des hommes, donne toutefois à la femme un air et un ensemble de physionomie vulgaire qui détruit tout le prestige extérieur de sa distinction native. Ce ne sont que des a-ki, a-ko, ka-t-a-ki, ka-t-a-ko, etc.; qui leur déchirent si disgracieusement le gosier et font faire à leur bouche de si vilaines grimaces, qu'il est impossible de ne pas se sentir rebuté et repoussé même de la plus belle, ou plutôt qu'il n'y a pas de beauté dont la pensée puisse se maintenir au milieu d'une pareille cacophonie". (p. 61 note 1)

Promenade dans le Vieux-Nice

Ne craignant pas d'entendre à nouveau parler le nissart, Balme se risque dans ce qu'on nomme aujourd'hui le Vieux-Nice, partie historique de la ville entre la colline du Château et le fleuve du Paillon :
"Par le haut du cours, nous touchons au Palais de Justice, ancien palais du Sénat, et aux prisons. À gauche se trouvent les rues qui communiquent à la ville des Niçois, proprement dite, qui est aussi appelée l'ancienne ville. C'est un ramassis de rues étroites et tortueuses, bordées de vieilles et antiques maisons dont le rez-de-chaussée a, sous le nom de magasins, des trous  noirs qui, quoique très profonds, ne reçoivent de lumière que par la porte. C'est encore un problème à résoudre comment les habitants peuvent se mouvoir et se reconnaître au milieu de cette obscurité. Eh ! bien, malgré cette obscurité, et malgré le peu de décoration de ces trous, où l'on ne voit que des murailles grossières et nues comme celles d'une cave, ils sont tous presque continuellement remplis d'acheteurs, et c'est merveilleux de voir, principalement dans la matinée, la foule qui se presse, entrant et sortant, à la porte et dans l'intérieur de ruches humaines." (p. 71)
Une rue dans le Vieux-Nice.
On raconte même que, quand les Français n'étaient pas là, l'hygiène la plus parfaite ne régnait pas dans cette vieille ville :
"Avant l'annexion il existait, m'a-t-on dit, sous le régime piémontais, une très grande malpropreté de ces maisons et de la plupart des rues où elles se trouvent. Il n'était pas rare de voir ces rues encombrées jusque devant les maisons de toutes sortes d'immondices et d'ordures, quelques unes beaucoup trop peu inodores." (p. 72)
Heureusement l'autorité française est venue mettre bon ordre à ces manquements :
"Les lois françaises sur la voirie, et les amendes qu'elles prononcent contre les contrevenants, y ont un peu mis ordre, ce qui n'a pas mal fait crier dans les premiers temps messieurs les Niçois, qui trouvaient très mauvais qu'on les dérangeât de leurs habitudes apathiques de malpropreté et d'incurie. Mais, aujourd'hui qu'on les a forcés de prendre des habitudes contraires, et de tenir propre le devant de leurs maisons, ils murmurent moins contre ce régime dont ils reconnaissent enfin les avantages, et ils étendent même les soins de propreté jusqu'à leur intérieur et à leur personne, qu'ils laissent beaucoup moins ronger de vermine, ce qui est déjà un immense progrès qu'ils devronr à la domination française." (p. 72)

Conclusion

Il faut croire que l'air et le soleil niçois n'ont pas tellement profité à Clément Balme, puisqu'il est retourné à Bettant dans son Ain natal, pour y mourir le 16 août 1863, alors que la fin de son livre comporte l'insciption suivante : "Nice ce 8 avril 1863."
D'autre part on peut, pour terminer, poser la question suivante : les touristes contemporains échappent-ils à ces jugements péjoratifs portés sur les natifs des pays qu'ils visitent, leurs habitudes et leur nourriture ?

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