26 avril 2014

Baptême d'un musulman en 1638

Au XVIIème siècle les Barbaresques, ces pirates basés dans les ports du Maghreb, hantent la Méditerranée et sèment la terreur chez les navigateurs européens. D'après un historien contemporain, entre 1628 et 1634, ils capturent 80 navires et réduisent 1 336 Français en esclavage(1). Mais il arrive aussi que les galères de la marine royale affrontent les chebecs des Barbaresques et fassent des prisonniers, comme en témoigne l'acte de baptême suivant, établi à Agde dans le Languedoc en 1638 :

"L'an mil six cent trente huict, je curé soussigné ay baptizé solemniter
un more captif de  Mr. Puget de la présente ville ; estant son parrain
Messire Fulcrand de Barrès évêque et comte d'Agde lequel
luy a imposé le nom Fulcrand : sa marraine demoiselle Anthonitte Michelle, sœur
de dame de Roque en foy de quoi à Agde ce 14 novembre 1638 dans l'église St-Étienne."

D'abord l'acte précise que le baptisé est un "more", un authentique Maghrébin et non pas un "renégat", c'est-à-dire un Européen converti à l'Islam. Ces renégats étaient nombreux, au point de former semble-t-il jusqu'aux trois-quarts des combattants embarqués sur les navires barbaresques. En cas de capture ils étaient impitoyablement condamnés à mort et exécutés.

Tout dans cet acte montre qu'on a voulu célébrer avec faste un événement qui est rare. En atteste l'adverbe latin solemniter, "solennellement", qu'il est usuel d'employer dans un contexte en français. La graphie du r est bien sûr bizarre, mais on la retrouve sous la même main dans un acte de mars 1639, "son parrain Mr. Bernard Bordy" :
 La personnalité du parrain témoigne aussi de l'importance qu'on attache à ce baptême : c'est l'évêque lui-même, Fulcrand de Barrès, évêque d'Agde de 1629 à 1643, qui a choisi d'être le parrain du nouveau chrétien. La cérémonie a d'ailleurs lieu dans la cathédrale, qui est l'église Saint-Étienne. On notera au passage que l'identité de l'évêque est écrite dans l'acte en caractères plus gros que le reste. Suivant la coutume, le parrain donne son prénom à son filleul, prénom qui rappelle Saint Fulcrand, lui-même évêque de Lodève au Xème siècle, un des saints les plus révérés en Languedoc. Ce choix est donc également significatif de l'intégration du Maure à la province qui l'accueille.
Le Port et la Cathédrale d'Agde,
lithographie d'Albert Robida, 1893. Gallica-BnF

Quant à la marraine, elle aussi appartient à la bonne société comme le montre l'appellatif "demoiselle". Michelle n'est pas son deuxième prénom, c'est son patronyme, Michel, mis au féminin comme il est souvent d'usage en Languedoc. Le curé souligne l'importance sociale de cette marraine en précisant que sa sœur est Isabeau, qui a épousé un militaire, Jean de Roque. La marraine a sans doute beaucoup plus de soixante ans(2) ; pourquoi en avoir choisi une aussi âgée ? Le Maure est un adulte et on souhaite probablement qu'il y ait une différence d'âge suffisante entre eux deux. Peut-être même craint-on qu'il ne courre après, comme le fera plus tard L'Ingénu de Voltaire avec sa propre marraine. Depuis Tite-Live les habitants de l'Afrique du Nord traînent avec eux une certaine réputation...

Enfin, il est impossible d'apporter des précisions sur ce "M. Puget de la présente ville", dont le baptisé est "captif" : on peut cependant émettre l'hypothèse qu'il s'agit du capitaine de la galère qui l'a fait prisonnier.

En conclusion on pourrait se demander quel est le degré d'adhésion du Maure à sa nouvelle religion et aussi quels avantages ou allègements de sa captivité il a pu tirer de sa conversion.
Un capitaine barbaresque,
gravure allemande du XVIIème siècle

(1) Roland Courtinat La piraterie barbaresque en Méditerranée XVIe-XIXe siècle, Serre Éditeur 2003.
(2) Les renseignements généalogiques ont été empruntés sur Geneanet à M. André Azemar(zez07), qui , outre des remerciements, mérite des félicitations, car les registres paroissiaux d'Agde sont très incomplets.

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