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15 mars 2014

Un philosophe au village

Dans la morne répétition des actes paroissiaux, c'est toujours un plaisir de tomber sur une notation inattendue, par exemple cet acte de baptême établi en 1776 à Trévillers, dans la province de Franche-Comté, aujourd'hui canton de Maîche, département du Doubs :

"Xavier Ferréol fils de Guillaume Joseph Gentil
et de Thérèse Gabrielle Régnier, sa femme, est né
et a été baptisé le vingt-et-un du mois d'août
l'an mille sept cent soixante-seize. Ses parrain et
marraine sont François Xavier Ferréol Régnier
philosophe et demoiselle Parrot illettrée de ce
enquise."

Ce baptême est célébré à la paroisse de Trévillers, mais les parents du nouveau-né habitent dans le village voisin de Thiébouhans qui appartient à cette paroisse. Ce Xavier Ferréol âgé de moins d'un jour est mon ancêtre à la 5ème génération, mon Sosa 48. Thiébouhans est à cette époque un minuscule village qui, en 1791, ne comptera que 191 habitants. 

Rien que de très banal dans tout cela, si ce n'est la profession inattendue  du parrain, "philosophe". Ce n'est pas un métier ! À la rigueur on trouve des professeurs de philosophie, mais, dans ce modeste village du fond de la Franche-Comté, il n'y a ni collège ni université.

En plus François Xavier Ferréol Régnier est très jeune, il a dix-neuf ans, étant né en 1757. Il est l'oncle maternel du nouveau-né ; comme la mère de celui-ci, il est de Cernay-l'Église, à cinq kilomètres de Trévillers. 

Quelle signification donner alors à ce terme de "philosophe" ? La seule plausible, si on se rappelle qu'on est à l'époque de Voltaire et de Diderot, au "siècle des philosophes", est que, justement, ce jeune parrain serait un adepte de leurs idées ou que, sans être pour autant un intellectuel, il manifeste un certain esprit contestataire vis-à-vis du christianisme et de sa doctrine ou de son clergé, voire un certain dédain de la morale commune, puisque ces philosophes étaient souvent aussi des épicuriens.

Mais les choses ne doivent pas aller bien loin, puisque le curé de Trévillers l'a admis à participer au sacrement du baptême. Le prêtre, facétieux, a probablement même exprimé une certaine moquerie en mentionnant cette qualité de "philosophe" dans l'acte, allant jusqu'à tirer, volontairement ou non, un effet de contraste entre "François Xavier Ferréol Régnier philosophe et demoiselle Parrot illettrée". Rappelons que ce mot de "demoiselle" ne fait pas référence au statut marital de la marraine, mais qu'il désigne une femme d'un statut social supérieur, ce qui n'a rien d'étonnant, car on est dans un milieu de paysans aisés et les Régnier ont même eu des ancêtres dans la petite noblesse créée par les Habsbourg.

Un dernier détail tendrait à suggérer que François Xavier Ferréol assumait ce personnage de "philosophe" et qu'il possédait quelque bagage culturel : si on examine de près sa signature, où il a représenté ses trois prénoms par leurs initiales, on constatera qu'au milieu du premier f, correspondant à François, se trouve une petite boucle que ne comporte pas le deuxième f, celui de Ferréol. Cette boucle fait ressembler ce f à la lettre phi du grec, φ, la première lettre des mots "philosophie" et "philosophe", qui sert encore aux étudiants d'aujourd'hui pour abréger ces mots.


 Ajoutons pour terminer que, si la reproduction de l'acte n'est pas très bonne, c'est qu'il s'agit de la numérisation d'une photocopie faite il y a plus de dix ans aux archives départementales de Besançon, celles-ci ne diffusant pas leurs registres en ligne sur internet.

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