5 mars 2014

#geneatheme : un métier, calfat


Sous l'Ancien Régime tous les bateaux, de la modeste barque de pêche aux plus grands vaisseaux de la marine de guerre, sont construits de la même manière : sur des arcs de cercle en bois appelés couples on fixe de longues planches avec des clous ou des chevilles. Mais, quels que soient l'habileté et le savoir-faire des charpentiers de marine, il est difficile d'ajuster ces planches d'une façon totalement hermétique. Il s'ensuit que toutes les embarcations prennent l'eau ; dans les barques, on écope comme on peut ; sur les grands voiliers, on installe des pompes qui fonctionnent toute la durée des traversées.

Pour assurer l'étanchéité de la coque, on essaye pourtant de boucher les interstices avec un mélange de suif, de poix et de goudron. Le procédé était déjà connu des Phéniciens qui enduisaient de bitume la carène de leurs navires et Homère parle dans l'Odyssée de "leur vaisseau noir" (XV, 417). Une autre technique est d'employer "une étoupe enduite de brai, que l'on pousse de  force dans les joints ou entre les planches du navire, pour le tenir sain, étanché  & franc d'eau" (Encyclopédie de d'Alembert et Diderot, article Calfat). Le brai est un autre nom du goudron.

Palangrier, bateau de pêche sur les côtes de Provence et du Languedoc,
Recüeil des vuës de tous les differens bastimens de la mer Mediterranée et de l'Océan,
avec leurs noms et usages
par P. J. Gueroult du Pas -P. Giffart Paris-1710 BNF-Gallica
Cet entretien des carènes est l'office du calfat, ouvrier travaillant dans les ports, dont les principaux outils étaient un fer recourbé pour arranger l'étoupe dans les joints, un maillet et des coins de métal pour la tasser.  Cette tâche devait être assez pénible : d'abord, comme beaucoup de métiers anciens, elle demandait un effort physique accompli dans des positions inconfortables ; ensuite le calfat respirait toute la journée les vapeurs du goudron qui bouillait non loin de lui dans une marmite et qu'on transportait dans des seaux. Enfin cette journée se passait dans un vacarme que Flaubert a évoqué dans Madame Bovary : "C'était l'heure où l'on entend, au bord des chantiers, retentir le maillet des calfats contre la coque des vaisseaux."

De plus, si on pouvait haler les petites embarcations sur le rivage pour les radouber, on ne disposait guère au XVIIIème siècle de formes de radoub pour mettre les navires plus grands en cale sèche. On avait donc recours à une autre méthode, qui était de laisser le vaisseau en mer et de le coucher sur le flanc, après l'avoir bien sûr vidé de son contenu, canons et matériels divers ; il fallait aussi en grande partie le démâter. L'opération s'appelait "Donner carène à un vaisseau" ou  "Mettre un vaisseau en carène" ; "c'est le mettre sur le  côté pour le raccommoder aux endroits qui sont dans l'eau", nous dit le Dictionnaire de  L'Académie française  de 1762.

Vue d'un port de mer et d'un vaisseau en carène,
ibidem.

Le mot calfat lui-même semble avoir été emprunté à l'arabe par l'intermédiaire du grec byzantin ; on le trouve aussi en italien : c'est un mot méditerranéen, mais il y avait évidemment des calfats dans les ports de l'Atlantique et de la Mer du Nord. Le français d'aujourd'hui a gardé ce radical dans le verbe calfeutrer.

Pour être honnête, je ne connaissais pas ce mot avant de le découvrir comme profession d'un de mes ancêtres à la 11ème génération, Laurent Baille. Celui-ci est né en 1653 à Toulon. Il fait partie de ces gens de mer de différents ports attirés à Sète qui est fondée en 1666. En 1676 il épouse une jeune fille de Frontignan, Marie Recolin, âgée de seize ans. L'acte de mariage le définit comme "marin de la ville de Toulon en Provence". Mais, comme le montrent des actes notariés, on le retrouve plus tard en tant que "maître calfat", c'est-à-dire qu'il dirige une équipe qui comptait en principe une dizaine d'ouvriers calfats. Le couple qu'il forme avec Marie Recolin aura une dizaine d'enfants et, détail curieux, les deux époux mourront le même jour, le 13 mars 1733, Marie à quatre heures de l'après-midi, et Laurent à six heures : accident ? maladie contractée simultanément ? Ou bien l'émotion a-t-elle eu raison des quatre-vingts ans du maître calfat ?

L'acte de sépulture des deux époux,
paroisse Saint-Louis de Sète.


10 commentaires:

  1. Un métier... et des outils : daieux-et-dailleurs.fr/blog-genealogique/ciel-mes-aieux/18-les-calfats-de-riantec

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  2. Bel article, plein d'érudition et de vie, avec de belles illustrations, bravo ! La coïncidence des décès n'en est sûrement pas une, mais toutes les explications restent possibles, en effet.
    Rémi

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  3. Jean-Michel,

    Très intéressant, instructif, généalogique et belle écriture, tout y est !

    Hervé

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  4. Merci pour ce bel article qui nous permet de découvrir ce métier très certainement éprouvant. Malgré tout, votre ancêtre a vécu jusqu'à un âge avancé pour l'époque. Et cet acte incluant la sépulture de deux époux est pour le moins étonnant.

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    1. Merci pour votre commentaire. Mais une fois passé le cap de l'enfance et s'ils ne subissaient ni accidents ni épidémies, nos ancêtres vivaient souvent très vieux.

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