1 avril 2014

Bénédiction d'un filet de pêche à Sète en 1687

Les registres de BMS de la paroisse Saint-Joseph de Sète contiennent en 1687 un acte curieux, qui ne concerne pas un être humain, mais un filet de pêche.

"L'an de grâce 1687 et le dixieme du
mois d'aoust le grand filet
appelé bourdigou a esté béni
par le sieur Jean Bousquet
vicaire de la parroisse ancienne de
Sainct Joseph Lieu de Cette diocèse
d'Agde présents sieur Guilhaume
Benezch habitant et fermier
dudit Cette Guilhaume Benezech
et François Couderc valet du
sieur Lieutenant
                              Bousquet"
Le languedocien est très proche du provençal et le Dictionnaire de la Provence et du Comté Venaissin publié à Marseille en 1785 par Claude-François Achard donne une définition du mot bourdigou : "bourdigou, s.m. Terme de pêcheur, sorte de filet pratiqué avec des roseaux & des joncs pour arrêter le poisson. Les bordigues se font ordinairement sur les canaux qui vont de la mer aux étangs salés." Cette définition est confirmée par Frédéric Mistral dans son Tresor dou Felibrige en 1878 : "bourdigo, bordigo. Bordigue, enceinte de roseaux et de joncs, que l'on construit dans les canaux qui communiquent des étangs à la mer, pour y prendre du poisson."

L'engin, dont le nom a été francisé en "bordigue", n'est donc pas un filet à proprement parler, c'est-à-dire un maillage de cordelettes, c'est une sorte d'enclos fait de roseaux qu'on installe à des endroits où passe un courant pour attraper les poissons. À Sète, le canal qui met en communication la mer et l'étang de Thau est tout à fait approprié à cette technique de pêche. Cette "bordigue", autorisée par lettres-patentes de janvier 1685, est en fait une entreprise industrielle qu'on va bientôt accuser de dépeupler l'étang de Thau de son poisson. (Jean Sagnes, Histoire de Sète, Éditions Privat, Toulouse, 1991). La mise en place du dispositif s'est en effet accompagnée de la construction de bâtiments où l'on fabrique des salaisons avec le produit de la pêche.

L'entrepreneur, qui a investi plus de 50 000 livres dans la "bordigue" et l'usine qu'elle dessert, Esprit Turc, n'est pas présent à la cérémonie, ou tout au moins il n'est pas nommé. Sont là des personnages importants : Guilhaume Benezech, "habitant et fermier", est probablement celui qui gère l'installation. Il est étonnant de le voir apparaître deux fois dans l'acte : bévue du vicaire ou présence d'un homonyme ? Il faut dire que les Benezech, natifs de Bouzigues sur la rive est de l'étang de Thau, sont nombreux à Sète - j'en ai dans mes ancêtres. Quant au lieutenant évoqué, c'est le "lieutenant de justice" Goudard, un des deux consuls de Sète en cette année 1687. Apparemment il a délégué à la cérémonie son "valet", François Couderc, qui est plutôt un directeur de cabinet qu'un simple serviteur.

La bénédiction accordée par le prêtre et la présence d'un personnage officiel montrent l'importance vitale qu'a la pêche dans la subsistance des premiers habitants de Sète, ville fondée, rappelons-le, en 1666.

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