28 mars 2014

1720 : la peste aux portes de Nice

Au mois de mai 1720 le Grand-Saint-Antoine, un navire qui vient de Syrie, aborde à Marseille où il décharge sa cargaison de coton et de tissus et apporte en même temps le germe de la peste. En juin cette maladie tue plusieurs personnes en ville et, en moins de deux ans, va emporter la moitié de la population tout en s'étendant aux environs. À Nice, qui n'est qu'à 50 lieues de Marseille, on a peur d'être atteint par l'épidémie.

Depuis le XIVème siècle en effet Nice a régulièrement été touchée par la peste et on trouve des témoignages de cette nouvelle alerte dans les actes de sépultures de la paroisse cathédrale, Sainte-Réparate, où, dès le début du mois de juillet 1720, le vicaire, Gio Maria Raiberti, note :

"Luglio in questo mese fu scoperta la peste di Marseglia."
"Juillet : en ce mois a été découverte la peste de Marseille."
Les nouvelles vont vite, puisque c'est en ce même mois de juillet que la peste a été officiellement identifiée à Marseille. Pendant l'année 1720 elle se répand dans toute la Provence. Quoi qu'il en soit, elle n'atteint pas Nice et, à la fin de cette année, le prêtre peut écrire :
"Il male contagioso continua a far strage nella vicina Provenza massime in Tolone, Aix, Marseglia et Arles et in molte Ville, si dubita di Linguadocca nel Givodan, il Signore ce ne liberi."
"Le mal contagieux continue à faire des ravages dans la Provence voisine, très importants à Toulon, Aix, Marseille et Arles et dans beaucoup de villages ; on le soupçonne en Languedoc dans le Gévaudan, ce qu'à Dieu ne plaise."
Il est remarquable que dans la mention ci-dessus le vicaire n'emploie plus le mot "peste", comme si l'usage d'un euphémisme, "le mal contagieux", pouvait détourner le fléau qui est en train de se rapprocher de Nice. Mais dans la ville des mesures énergiques ont été adoptées, ainsi que le révèle cet acte de sépulture du 6 janvier 1721 :
"6. Gio Antonio Gallo fù Antonio di Garreno soldato nel Regimento di Fucilieri morto nel Lazareto di questa Città, e sepolto in esso in occasione che detto Regimento faceva la quarantena per causa dei correnti timori di contagio, di cui era attacata la Città di Marseglia, Tolone, Aix et Arles, et molte ville della vicina Provenza, essendo detto Regimento trasportato del Regno di Sardegna nel porto di Villafranca, di eta detto  soldato d'anni 45 circa."
"6. Gio Antonio Gallo, fils de feu Antonio, de Garreno, soldat au Régiment de Fusiliers mort au Lazaret de cette ville, a été inhumé dans celui-ci pour la raison que ledit régiment faisait la quarantaine à cause des craintes actuelles de la contagion par laquelle était attaquée la ville de Marseille, Toulon, Aix et Arles, et beaucoup de villages de la Provence voisine, ledit régiment ayant été transporté depuis le Royaume de Sardaigne dans le port de Villefranche, ledit soldat était âgé d'environ 45 ans."
En effet c'est en 1718 que le souverain de Nice, Victor-Amédée II, duc de Savoie, est devenu roi de Sardaigne. Or à cette époque les navires n'accostent pas dans le port Lympia - l'actuel port de Nice - qu'on ne commencera à creuser qu'en 1749, mais à Villefranche toute proche. Les soldats, de retour de Sardaigne, ont donc été placés en quarantaine au Lazaret. 

Ce dernier a été construit à la fin du XVIIème siècle, au pied du Mont Boron, à l'entrée de ce qui deviendra plus tard le port de Nice. Il n'en restait que quelques ruines au XIXème siècle, car, bâti au bord de la mer, vagues et tempêtes ont eu raison de lui, mais son nom est aujourd'hui célèbre à cause de la Grotte du Lazaret, un des plus importants sites paléolithiques de France découvert près de son ancien emplacement.
Les derniers vestiges du Lazaret de Nice
photographiés en 1863-1865 par Charles Negre,
Archives Départementales 06

Dans l'acte ci-dessus il faut souligner le fait que le soldat défunt pendant la quarantaine est enterré sur place, et non dans le cimetière paroissial, preuve qu'on craint de contaminer la ville en l'enterrant ailleurs que dans l'enceinte du Lazaret. Est-il mort de la peste ? Très probablement non, sinon la contagion se serait étendue et les morts auraient été nombreux. Dans cette période on ne trouve mention que d'un seul autre décès au Lazaret, celui d'un sous-officier, qui survient une semaine après, le 13 janvier 1721 :
"13. Antonio Sebastiano Romindi di Vinovo in Piemonte sargente in detto Regimento de Fucilieri morto in detto Lazareto ed ivi sepolto munito de sacram. d'an. 30 circa."
"13. Antonio Sebastiano Romindi, de Vinovo en Piémont, sergent audit Régiment de Fusiliers mort dans ledit Lazaret et inhumé là muni des sacrements, âgé de 30 ans environ."
Il faut d'autre part noter que les actes de sépulture de Villefranche, où le régiment a débarqué, ne comportent aucune allusion à la peste pendant la même période. Ceux de Sainte-Réparate racontent au contraire une histoire assez tragique en date du 12 février 1721 :
"12. Andrea Chiavassa figlio di Gabrielle del luogo di Sonimarina del Bosco in Piemonte passato per le anni nella regione di S. Lorenzo territorio di questa Città, sepolto alla giarra del Mare d'an: 35 per esser questo contro i ordini del Magistrato di Sanità, (venuto da Tolone, ove regna il male contagioso) passato il Varo, e rifugiato vicino a detta regione di S. Lorenzo vicino nel mare e scopperto dalla sintinella del corpo di guardia, che stava nella strada, che conduce al Varo essendo in tal maniera fatti altri Disertori della Provenza che s'erano arrischiati di notte passar il Varo, per garantirsi dal male contagioso che fa molta strage in Tolone, Marseglia, Aix, Apt, Arles e Tarascone, et in moltissime ville della Provenza; essendo percio il Varo guardato da 18° corpi di guardia di soldati, e milizie della campagna, il Signore ce ne liberi."
"12. Andrea Chiavassa, fils de Gabriel, du lieu de Sonimarina del Bosco en Piémont, a été passé par les armes dans la région de Saint-Laurent, territoire de cette ville, inhumé près du rivage de la mer, âgé de 35 ans, pour avoir celui-ci, contre les ordres du Magistrat de Santé, (étant venu de Toulon où règne le mal contagieux) passé le Var, et s'être réfugié près de ladite région de Saint-Laurent près de la mer et avoir été découvert par la sentinelle du corps de garde, qui était sur la route qui conduit au Var, étant dans la même situation que d'autres déserteurs de la Provence qui s'étaient risqués de nuit à passer le Var, pour se garantir du mal contagieux qui fait de grands ravages à Toulon, Marseille, Aix, Apt, Arles et Tarascon, et dans de très nombreux villages de la Provence ; pour cette raison le Var est gardé par le 18ème corps de garde de soldats et des milices de la campagne, qu'à Dieu ne plaise."
Le "Magistrat de Santé" est une institution collégiale, créée en 1614, nommée et dirigée par le Premier Président du Sénat de Nice et qui rassemble gens de justice et médecins. Ce comité a donc établi un cordon sanitaire pour protéger la cité de la contagion. Mais un voyageur qui revenait de Toulon a pénétré clandestinement dans le comté de Nice à la hauteur de Saint-Laurent qui est sur la rive droite du Var. Pour cela, il a franchi la frontière française en traversant le Var à gué car, au XVIIIème siècle, il n'existe pas de pont sur ce fleuve. Il n'a fait qu'imiter en cela les nombreux déserteurs qui fuient la France et son armée, souvent au risque de se noyer. 
Le fleuve du Var, frontière entre la France et le Comté de Nice,
Comté et gouvernement de Provence aveq les pays circonvoisins 1652,
Gallica-BnF
.
Malheureusement on le repère, on l'arrête, on l'interroge, ce qui nous permet de connaître son identité, et on le fusille. Là aussi on craint d'introduire la peste dans la ville en transportant sa dépouille dans un cimetière. Aussi on prend soin de l'enterrer sur le rivage de la mer qui constitue un véritable no man's land au XVIIIème siècle, comme l'a montré l'historien Alain Corbin dans Le Territoire du vide (Paris, 1990).

La dernière allusion à la peste dans ce registre sert à clore l'année 1721 :
"Il male contagioso é affato cessatto  nella vicina Provenza, ma continua a far strage nella Città d'Avignonne e suo contado."
"Le mal contagieux a complètement cessé dans la Provence voisine, mais continue à faire des ravages dans la ville d'Avignon et son comtat."
À partir de 1722, on ne trouve plus d'allusion à l'épidémie. On n'en trouve pas non plus dans les autres paroisses de Nice pour ces années 1720 et 1722, ni à Saint-Laurent-du-Var. Mais grâce à ces énergiques précautions, Nice a été épargnée par la peste ; elle le sera aussi par le choléra qui va ravager le sud-est de la France en 1832.
La Réserve, établissement construit en 1878
à l'emplacement de l'ancien Lazaret de Nice.
L'affiche est de 1892, mais l'établissement existe toujours,
Gallica-BnF.

2 commentaires:

  1. Suivre une épidémie comme on suit les traces d'un ancêtre ! Très enrichissant de suivre son parcours et ses conséquences depuis les sources citées ici, et merci pour les traductions !

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    1. Merci Hervé ! Effectivement les registres paroissiaux recèlent parfois des mines d'informations.

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