6 février 2014

#geneatheme : le document du mois, un registre illustré, 1689


Comme sujet du geneatheme de février 2014 Sophie Boudarel nous "invite ce mois-ci à mettre en avant un document de [notre] collection ou un coup de coeur rencontré pendant [nos] recherches." J'ai choisi en l'occurrence un document qui m'a beaucoup plu quand je l'ai vu : il s'agit de la première page d'un registre paroissial, celui des baptêmes administrés à Sainte-Réparate, cathédrale de Nice, entre 1689 et 1694. Cette page n'a pas de lien personnel avec moi, bien que le prêtre auteur des actes, Gioanni Battista Fighiera, porte le même nom que certains de mes ancêtres !

La première page du registre des baptêmes
de la cathédrale de Nice, Sainte-Réparate,
pour 1689-1694.

Comme on le voit, un bon tiers de la page est occupé par un dessin à la plume, ce qui n'est guère courant, et l'ensemble participe d'une certaine esthétique, ce qui est encore moins courant. La plus grande partie de ce dessin représente le toit d'une église. Mais quelle église ? Il ne s'agit pas de Sainte-Réparate elle-même, qui est de style baroque. On a affaire à une église idéale, dont les murs, à peine esquissés sous le toit, sont les baptêmes, car leur date est encadrée comme s'ils étaient les pierres de l'édifice.

Si on s'attarde sur le dessin, on constate que le faîte de l'église est crénelé : il s'agit donc d'une église fortifiée. Nous nous garderons bien d'interpréter le sens de cette fortification : contre les Turcs, dont la flotte a assiégé Nice au siècle précédent ? Contre les Barbaresques, dont les navires croisent en Méditerranée ? Contre les Français, dont l'armée est sur la frontière du Var, le fleuve ? Peut-être contre les démons et les tentations. Le toit est même surmonté d'une tour nantie elle aussi de créneaux et sur cette tour flotte une bannière dont l'emblème est reconnaissable : c'est celui des ducs de Savoie, dont le comté de Nice est un des états, une croix blanche sur un fond rouge. Tout cela est lourd de symboles : celui qui est baptisé entre aussi dans l'ordre social et bénéficie de la protection du souverain.

À côté de l'église, deux arbres ; du pied de chacun d'eux partent ce qu'on prendrait pour deux branches, mais qui ont en fait l'apparence de deux énormes fleurs. Sur celle de droite est perché un oiseau. Ces arbres servent de prétexte ou d'illustration aux maximes en latin qui sont dessous.

À gauche on peut lire une édifiante lapalissade : "Arbor Bona Bonos Fructus Facit.", c'est-à-dire "Le bon arbre fait de bons fruits." La phrase sous l'arbre de droite reprend la même image de façon menaçante : "Mala quae non facit Bonos, Excideretur", "Le mauvais qui n'en fait pas de bons sera coupé."

Sous le toit de l'église, une troisième maxime dont la signification religieuse est plus forte : "Qui Crediderit et Baptizatus Fuerit saluus Erit", "Celui qui aura cru et qui aura été baptisé sera sauvé." Il faut remarquer que la première lettre du pronom "qui" a elle-même l'apparence d'un arbre.

Enfin, avec leurs dates encadrées comme des pierres de l'église, trois actes de baptême qui sont en italien, langue officielle de Nice depuis 1561 :

"Alli 24 Ottobre 1689
Anna Maria Orsola Allazia figlola del signor Andrea & della signora
Francesca sua moglie nata li 21 detto estata battezata da me Giõ Battã
Fighiera V. Curato il padrino il signor Auocato Giõ Battã Boijero
la madrina la signora Anna Maria sua moglie."

"Alli 24 Ottobre 1689
Gaspare Ramoino Figlolo di Pietro Antonio et Francesca sua moglie nato hoggi
É stato Battezato da me Giõ Battã Fighiera V. Curato il padrino é
stato Gaspare Stevaijre, la Madrina Margharita sua Moglie."

"Alli 26 Ottobre 1689
Steffano Molino Figlolo di Antonio et Barbara sua moglie nato hoggi
É stato Battezato da me Giõ Battã Fighiera V. Curato il padrino
é stato il Nob: Steffano Strafforello la madrina la Nob: Barbara
sua moglie."

Nous les traduisons, pour que le lecteur non italianisant puisse participer à un petit jeu :

"Le 24 octobre 1689
Anna Maria Orsola Allazia, fille du sieur Andrea et de la dame
Francesca son épouse, née le 21 dudit mois, a été baptisée par moi Gioanni Battista
Fighiera vicaire curé, le parrain [est] le sieur avocat Gioanni Battista Boiero,
la marraine, la dame Anna Maria son épouse."

"Le 24 octobre 1689
Gaspare Ramoin, fille de Pietro Antonio et de Francesca son épouse, né aujourd'hui,
a été baptisé par moi Gioanni Battista Fighiera vicaire curé, le parrain a
été Gaspare Stevaire, la marraine Margharita son épouse."

"Le 26 octobre 1689
Steffano Molino, fils d'Antonio et de Barbara son épouse, né aujourd'hui,
a été  baptisé par moi Gioanni Battista Fighiera vicaire curé, le parrain
a été le noble Steffano Strafforello, la marraine, la noble Barbara
son épouse."

Le petit jeu proposé est celui des différences : cherchez les différences entre ces trois actes de baptêmes ! Il y en a une, qui fait qu'aucun des actes n'est identique aux deux autres, hormis bien sûr les dates et les noms.

Vous avez trouvé ? la différence est dans les termes de civilité appliqués aux parents, parrains et marraines : dans le deuxième acte, celui de Gaspare Ramoin, ses parents sont simplement nommés par leurs prénoms ; son parrain est Gaspare Stevaire et sa marraine Margharita. Mais dans le premier, Anna Maria Orsola est qualifiée de "fille du sieur Andrea et de la dame Francesca". Nous avons en effet préféré traduire "del signor" par "du sieur" plutôt que par "de Monsieur" qui sonnerait un peu anachronique. Le parrain, qui est avocat de son métier, et la marraine ont droit aux mêmes appellations. Quant au troisième nouveau-né, Stefano Molino, même s'il n'est fils que d'Antonio et de Barbara, son parrain est "le noble Steffano Strafforello" et sa marraine "la noble Barbara". Les différences entre les trois états, noblesse, bourgeoisie et tout-venant du tiers état se retrouvent donc jusque dans les actes de baptême de cette fin du XVIIème siècle.

Il reste une question à poser, après avoir constaté que les actes ne sont pas signés : qui est l'auteur du dessin ? Probablement la même personne que celle qui a calligraphié les trois actes, car dessin, textes des maximes et des actes forment un tout harmonieux. Est-ce le prêtre Gioanni Battista Fighiera, qui se dit "vicaire curé", puisque le titulaire de la paroisse cathédrale est l'évêque lui-même ? La question est sans réponse et, dès la deuxième page du registre, les actes sont dus à une autre main et reprennent leur aspect ordinaire.

3 commentaires:

  1. Magnifique document ! Et votre analyse est pertinente !
    Merci pour ce partage !

    Evelyne ciel-mes-aieux.blogspot.fr

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  2. Très beau document, j'imagine votre surprise en ouvrant le registre !

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Votre opinion est la bienvenue, d'éventuels compléments d'information aussi.