18 février 2014

Femmes folles à la messe, 1684

Dans le registre des BMS  de 1677 à 1721 de la paroisse Saint-Joseph à Sète, on trouve une page entière qui n'est pas consacrée à un acte, mais qui relate une pénitence imposée à trois paroissiennes :


"Le seizième jour de juillet de l'année
mil six cent quatre-vingt-quatre
jour de dimanche dame Jeanne Pioch
femme de Jean Aubenque et damoi-
selle  Fulienne Bourguignonne femme
du sieur Etienne Doulques maître chirurgien
et damoiselle Benoite fille du
sieur Benoit se sont présentées à la
messe de paroisse étant à genoux
proche le balustre pour réparer
le scandale qu'elles avaient causé
dans l'église s'étant querellées et
outragées par de paroles fort inconvenantes
et la dame d'Aubenque ayant même
haussé la main pour donner un
soufflet à celle qui l'avait outragée
et pour cet effet après avoir demandé
pardon à Dieu, à l'église et à tous les
assistants se sont réconciliées à la vue
et en la présence de toute l'assistance
de quoi j'ai dressé le présent verbal pour
servir à l'avenir de règle à toutes
celles et à tous ceux qui s'emporteraient
à de semblables excès. En foi de quoi ai
signé le présent verbal et prié plusieurs
personnes de mérite de le signer. Fait
à Cette le jour que dessus à la fin de la
mission que nous avons fait dans
ledit lieu de Cette
        Amiel prêtre
doctrinaire et missionnaire
        Pierynete (?)
prêtre doctrinaire et missionnaire
  ( ?) Viguier Lapeire présent"

Dans la marge, écrit à la verticale on lit :
"Scandale passé dans l'église de Saint
Louis à la fin de la mission par le Père
Amiel"
En fait, il s'agit d'une seule et même église, Saint-Joseph des Métairies, aujourd'hui disparue. Saint Louis est le saint patron de Sète, hommage du port à son fondateur Louis XIV et l'église Saint-Louis elle-même ne sera consacrée qu'en 1703.

Donc, en ce dimanche 7 juillet 1684, à la grand messe, trois femmes se voient infliger une punition publique : on les place à genoux devant la balustrade qui sépare la nef et le chœur et elles doivent implorer le pardon non seulement de Dieu, et de l'église, mais aussi de "tous les assistants", sûrement une grande partie de la population de Sète, qui ne compte encore que 800 habitants. Son nom s'écrit d'ailleurs Cette jusqu'en 1928, où apparemment on est las de l'homonymie avec l'adjectif démonstratif.

Pourquoi une pareille humiliation ? Les prêtres auteurs de l'acte le disent dans ambiguïté : il s'agit de faire un exemple pour prévenir le retour de "semblables excès". Le souci d'assurer l'ordre pendant les offices est en effet constant au XVIIème siècle. Dans les registres de Mèze, de l'autre côté de l'étang de Thau, on trouve plusieurs pages consacrées au "Respect des églises", car celles-ci sont un lieu de rencontre et de sociabilité : on y bavarde, on y cancanne, on y drague... Soixante ans avant, le pape Urbain VIII a même interdit de fumer dans les églises et sous leur porche.

 Le scandale a été d'autant plus grand qu'il a eu lieu pendant l'accomplissement d'une "mission", car les deux prêtres signataires sont sans doute des Oratoriens venus prêcher à Sète, ville nouvelle où les mœurs semblent avoir été assez libres pour l'époque et qui, en plus, accueillait un grand nombre de calvinistes.

Quelle est la faute commise par les trois pénitentes ? Une querelle qui est allée trop loin ; sûrement un échange verbal qui tourne à la dispute. Fulienne Dolques a un mot plus fort que les autres à l'égard de Jeanne Aubenque, cette dernière s'emporte au point de donner une gifle... Tout cela quand l'église est pleine de paroissiens.

Qui sont les protagonistes ? Mise à part peut-être la jeune Benoite dont rien n'est dit sur la part qu'elle a prise au scandale, aucun d'entre eux n'est natif de Sète, dont la première pierre a été posée en 1666.

Jeanne Pioch ou Puech est née à Mèze le 5 juin 1650. À dix-sept ans elle a épousé Jean Aubenque qui est né à Agde. En 1684, celui-ci est "patron de marine", c'est-à-dire propriétaire et commandant d'un bateau de pêche, métier dangereux puisqu'il arrive que les pêcheurs sétois soient attaqués en mer par les Barbaresques. Les époux Aubenque-Pioch sont mes ancêtres à la douzième génération.

Fulienne Bourguignon quant à elle est l'épouse d'Étienne Dolques, un maître chirurgien venu de Florensac, à une trentaine de kilomètres, pour s'installer à Sète en 1677 ; lui et ses trois collègues ne manquent pas d'ouvrage à l'hôpital rudimentaire qu'on a dû bâtir à cause des multiples accidents du travail liés à la construction de la grande jetée. Le patronyme de son épouse a été mis au féminin, Bourguignonne, comme il advient souvent, et son nom marital a été écrit ici sous la forme Doulques, suivant une tendance phonétique de l'époque.

La troisième pénitente enfin, "Benoite fille du sieur Benoit", n'est désignée  que par un  prénom. Il est possible qu'on se trouve devant le même usage que celui des journaux actuels, qui ne mentionnent pas le nom de famille d'un mineur mêlé à un fait divers, et qu'elle soit très jeune. En l'occurrence, la fille porte le même prénom que son père, ce qui est très fréquent : le père de Jeanne Pioch s'appelait aussi Jean.

À propos de ces noms, il faut remarquer que les termes de civilité ne sont pas identiques : d'un côté "dame Jeanne Pioch femme de Jean Aubenque", de l'autre "damoiselle  Fulienne Bourguignonne femme du sieur Etienne Doulques" et "damoiselle Benoite fille du sieur Benoit ". Le mot "damoiselle", nous dit Littré, est le "titre qu'on donnait autrefois dans les actes aux filles nobles" ; en fait il était employé aussi pour les femmes mariées de la noblesse et ici il sert à souligner que Fulienne et Benoite appartiennent à la classe des notables, comme l'indique le "sieur" qui précède le nom de leur mari ou de leur père. Le soufflet de Jeanne Pioch donné à une personne "de condition" en a-t-il été perçu comme plus grave ?

Une dernière remarque : socialement ces trois femmes n'existent et ne sont définies que par les hommes : deux par leur mari, elles sont "femmes de", et la troisième par son père, elle est "fille du sieur Benoit" et rien d'autre.

En conclusion, on aimerait bien savoir la raison de cette querelle dont le souvenir a traversé plus de trois siècles. Mais les documents ne fournissent aucun indice et il faut se méfier de l'imagination !










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